Le boyau de la mort (Christian Letenre)
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Le boyau de la mort (Christian Letenre)

11 novembre 1918, 11 heures ! Sur un front qui va des Vosges à l'Yser les clairons sonnent le Cessez-le-Feu.
Quatre longues années de guerres et de souffrances se terminent dans une floraison de notes qui s'égaillent joyeuses sous le ciel bas.
J'ai voulu éprouver un tant soit peu l'atmosphère de ce conflit et, quoi de mieux, que d'aller musarder du côté de Dixmude jusqu'à ce fameux Boyau que les combattants ont appelé « de la Mort » tant celle-ci était vorace dans ce secteur du Front des Flandres.
En octobre 1914 les Allemands s 'empêtrent dans la boue et les inondations créées par les Belges. Durement étrillés, ils se replient sur la rive droite non sans laisser quelques positions solidement défendues sur la rive opposée.
Parmi celles-ci il y a les réservoirs à pétrole de la ville de Dixmude d'où il est aisé d'observer les positions belges.
La prise de ces citernes s'avèrent bien vite la condition sine qua non pour la stabilité du front.
Le printemps revenu, les Belges montent à l'assaut des tanks. Une initiative qui tourne court et nos soldats refluent parsemant le terrain de morts et blessés,.
La courbe du fleuve est aussi l'objet de toute l''attention de ces semeurs de mort.

Les hommes vivent le nez collé contre l'amas de sacs de sable et de déchets desquels dépassent bien souvent des bouts de corps en décomposition. Ils pataugent, cassés, dans une eau putride omniprésente où surnagent déjections, restes de cuisines et pansements.

On voit, ci-dessus , un croquis des positions tel que dessiné, à l'époque, par le Capitaine Tasnier du 2e Régiment de Chasseurs à Pied.
Comme si ne suffisaient la puanteur, les souffrances et les balles qui tels des frelons furieux parcourent l'espace à la recherche de chair à dévorer les chefs décident périodiquement de monter à l'assaut des positions allemandes.
Au bout de quelques mois et à force d'atrocités, cette appellation disparaît et est officiellement remplacée par celle de « Boyau de la Mort - Dodengang ».
L'armée a récemment mis à jour les restes de la voie ferrée à écartement de 40 cm qui servait à alimenter la position en munitions, obus autres impedimenta.
Ces rails devinrent une bénédiction pour les blessés qui jusque-là étaient trainés sur le sol par des infirmiers à genoux. Malheureuses loques humaines, choquées, mesurant de leurs corps tressautant au gré des cailloux l'itinéraire qui les conduisait au poste de secours.
Peu à peu les canons belges réduisent les réservoirs à l'état de ferraille. Il n'est plus nécessaire de les conquérir car personne ne peut y survivre.
Des patrouilles allemandes continuent cependant à s'infiltrer la nuit.
Afin de mettre un terme à ces incursions, le Génie fait sauter en octobre 1915 la digue séparant l'Yser des Polders inondés.
Echaudés par ce triste bilan, les Belges décident alors d'encercler les citernes.Les alentours de la Borne 16 qui marque la limite du secteur belge sont alors témoins d'une intense activité nocturne.
Nos sapeurs creusent et avancent à la vitesse de 6 mètres par jour.
Une nuit ils perçoivent des bruits venant « d'en face » et constatent que les Allemands font la même chose de leur côté !
Ils ne sont plus qu'à 17 mètres l'un de l'autre !
17 mètres c'est à un jet de pierre et surtout de grenade ce dont ne vont pas se priver les combattants.
Pour arrêter la chute des fruits vénéneux, le Génie réussit au prix de litres de sang et de mille difficultés à ériger une grille en tête de tranchée. Les grenades adverses rebondissent sur celle-ci et manquent leur but la plupart du temps.
On ne peut se déplacer dans le boyau qu'en rampant. Les travaux de remise en état se font la nuit en évitant tout bruit car au moindre son le ciel se peuple de fusées éclairantes et un orage d'acier s'abat sur l'endroit.
Les journées sont encore plus périlleuses car les tireurs d'élite ouvrent le feu dès qu'ils détectent un mouvement.
Du 9 au 12 mai 1915, les Chasseurs à Pied attaquent trois jours de suite laissant 160 hommes dont 10 officiers sur le terrain.
Le 27 du même mois c'est au tour du 9ème de
Ligne avec les mêmes conséquences dramatiques.
Et encore et encore … Tel Moloch le secteur dévore les hommes.
Dans ses « Notes d'un Combattant », Tasnier devenu Major entretemps écrit à propos d'une visite qu'il fait en 1926 au Boyau de la Mort « Je gagnais l'entrée du boyau, Ici la guerre va reprendre ses droits me disais-je. Quelle désillusion ! De belles dalles, de beaux clayonnages, des sacs de béton correctement placés dans un alignement parfait, Aucune indication, aucun souvenir, aucun fusil, aucune grenade,, ».
Aujourd'hui tout est changé, le site est géré par la logistique des militaires de la caserne d'Ypres.

Un bâtiment entièrement rénové abrite un service d'accueil et un musée où à côté de vitrines rutilantes et fort didactiques voisinent une collection impressionnante de photos et documents d'époque.
A l'extérieur dans les méandres du Boyau et sur les parapets croit une herbe grasse de tout le sang qu'elle a bu.
Pratiquement toutes les unités de l'armée belge vont se succéder au « Boyau de l'Yser » ainsi intitulé sur les cartes d'État-Major en 1914
L'eau s'engouffre dans l'entonnoir creusé par l'explosion séparant définitivement les postes avancés des deux adversaires.
En 1917 et quelques centaines de morts plus tard, la tête du boyau connait un afflux de pièges sophistiqués et un poste de garde en béton.
L'ensemble est en constante mutation, Un peuple de fourmis creuse dans l'inconfort sous la toile mortelle que tissent les balles.
Fin 1918 les Alliés lancent une grande offensive et en octobre les Allemands évacuent la position.
Les rumeurs se sont tues et aujourd'hui il n'y a plus que le vent qui pince les barbelés égrainant les noms de ceux qui restent ici le corps tant et tant martelé qu'on n'a su leur donner une sépulture.
Christian Letenre.

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